RÉPUBLIQUE DU BÉNIN


Longtemps considéré comme «l’enfant malade de l’Afrique» en raison de son instabilité chronique, la république du Bénin s’est révélée au tournant des années 1980-1990 un pays pionnier du mouvement de démocratisation en Afrique. Initiateur de la vague des conférences nationales qui ont ensuite été expérimentées par une douzaine de pays du continent, l’ex-Dahomey est devenu un laboratoire du changement politique au sud du Sahara, après avoir connu dix-sept ans d’un régime militaire d’inspiration marxiste-léniniste.


1. Les fondements géographiques et historiques

Le pays et les hommes
Situé entre le géant nigérian et le minuscule Togo, le territoire du Bénin se présente comme un couloir d’environ 700 kilomètres de longueur, avec une étroite façade maritime (125 km) qui s’ouvre au nord sur deux pays sahéliens, le Burkina Faso et le Niger. Avec une superficie de 112 622 kilomètres carrés et 5,5 millions d’habitants (estimation de 1996 à partir du recensement de 1992), il s’agit d’un des pays les moins étendus et les moins peuplés d’Afrique. La densité démographique, faible dans les régions septentrionales, est beaucoup plus forte sur la côte où se situent les capitales économique (Cotonou) et politique (Porto-Novo).
Cinq ensembles naturels peuvent être distingués du sud au nord: la zone côtière, constituée d’un cordon lagunaire sablonneux, très fertile, qui concentre une large part de l’activité économique du pays; le riche plateau de la «terre de barre», constitué d’argiles rouges propices à l’agriculture; les plateaux centraux, composés de savane herbeuse et de petites collines, qui couvrent les trois quarts du pays; les régions montagneuses de la chaîne de l’Atakora qui, dans le Nord-Ouest, culminent à 658 mètres d’altitude; enfin, les plaines du Borgou qui déclinent vers la vallée du Niger et participent, depuis la fin des années 1970, au boom de la production cotonnière. En fait, par-delà ces distinctions topographiques, le Bénin est marqué par la permanence d’un clivage Nord-Sud qui se manifeste au niveau humain, économique, culturel et politique.
Les régions septentrionales sont majoritairement musulmanes. Au nord-est, le Borgou est essentiellement peuplé de Baatombu (environ la moitié de la population de la région), communément appelés Bariba; de Peul (ou Fulbé), socialement marginalisés; de Haoussa venus des confins du Nigeria et de populations dendi, issues du groupe linguistique songhaï-zarma. Dans l’Atakora, les Somba (ou Betammaribé), majoritaires, ont été rejoints au cours des siècles par d’autres groupes de la famille gour: Gourmantché, Berba, Natemba, Pila-Pila... Les régions du centre et du sud, par contraste, sont majoritairement chrétiennes et animistes, habitées par des populations qui appartiennent, pour la plupart, à la grande famille linguistique kwa. Parmi celles-ci, deux groupes se distinguent: d’une part, les Yoruba islamisés (appelés «Nago») qui sont arrivés du Nigeria (Oyo, Ife) par vagues successives à partir du XIIe siècle et qui dominent aujourd’hui le commerce d’import-export. Principalement implantés dans le Sud-Est, ils ont influencé les Holli, les Mahi et les Dassa dans le Moyen-Bénin, ainsi que les Sahoué installés dans le Mono. D’autre part, on trouve des populations relevant du grand ensemble Adja-Éwé, venues de l’Ouest, qui ont essaimé dans le Sud-Bénin à partir du XVIe siècle et ont fondé de puissantes entités politiques. Les Fon, longtemps hégémoniques en raison de la prééminence du royaume d’Abomey, en constituent le groupe le plus important (42 p. cent de la population totale). Ils se sont longtemps heurtés aux Goun de la région de Porto-Novo et aux Houéda (Xwéda) des environs de Ouidah qui cohabitent avec d’autres groupes plus ou moins apparentés aux Adja-Éwé: Popo, Sè, Ouatchi, Gen... et surtout les minorités Aizo et Mina dans la province du Mono, dont le nombre et l’influence culturelle ne sont pas négligeables. Culturellement assez proches, ces populations des régions méridionales partagent peu ou prou le même panthéon de divinités et s’inscrivent dans un même univers mythologique issu du vodun .
La rivalité des anciens royaumes et l’hégémonie du Danxomé
Durant la période précoloniale, l’actuel territoire du Bénin était composé de trois grands ensembles de royaumes. Dans le nord dominaient les États fondés par les dynasties guerrières baatombu (les Wasangari) venues de l’Est, qui s’étaient établies à Nikki, Kouandé, Kandi, Parakou... et avaient instauré des monarchies de type féodal, organisées selon de complexes relations de vassalité. Dans le Moyen-Dahomey, entre le fleuve Ouémé et la frontière de l’actuel Nigeria, se déployait un chapelet de petits royaumes nago-yoruba – dont ceux de Kétou et Sàbé – qui subirent progressivement l’hégémonie de leur puissant voisin d’Abomey. Au Sud, enfin, se trouvaient les grandes monarchies de l’aire Adja-Fon qui allaient exercer l’influence la plus importante sur le pays avec les deux puissants royaumes du Danxomé et de Porto-Novo. Ces monarchies se sont bâties au cours de deux vagues migratoires: celle des Houéda venus du plateau Adja qui fondèrent, au XVIe siècle, la royauté de Savi et donnèrent son nom à la ville de Ouidah; et celle des «Agassouvi», les «fils de la panthère», venus de Tado (ville située sur le Mono) selon la légende à la suite d’Agassou (alias Adjahouto) qui soumit les Adja et donna naissance au royaume d’Allada vers 1575. Au début du XVIIe siècle, des querelles de succession éclatèrent entre les princes héritiers qui aboutirent à la dispersion des royaumes. Tandis que l’aîné conservait le trône d’Allada, Tè-Agbanlin s’installait sur les rives de l’Ouémé, à Ajacè, en pays yoruba, et créait le royaume de Hogbonou (baptisé Porto-Novo par les Portugais). Do-Aklin, de son côté, partait vers le nord et s’établissait à Abomey, où ses successeurs Dako-Donou (1620-1645) puis Houegbadja fondèrent le fameux royaume du Danxomé (orthographié Dahomey par les colons).
Économiquement prospère, fortement hiérarchisé et centralisé, ce royaume allait progressivement établir sa suprématie sur la moitié sud du pays en absorbant Allada, en détruisant Savi, puis en soumettant les royautés yoruba de Kétou et de Sàbé. Le Danxomé commença véritablement à s’organiser sous le règne de Houegbada (1645-1685), qui assit son pouvoir sur les populations locales (les Guédévi), institua une administration avec un corps de ministres et formalisa les cérémonies royales. La puissance du royaume reposait sur les ressources militaires et religieuses. Le roi n’était pas considéré comme un dieu, mais il avait un caractère sacré. Le souverain tirait l’essentiel de sa légitimité du vodun  et veillait à s’attacher l’influence des prêtres et des devins (hunon, bokonon ). Par la suite, une hiérarchie religieuse se mit en place, dirigée par un ministre des cultes (également en charge de la police et des affaires judiciaires), l’ajaxò , qui était secondé en province par l’akplogan . Le pouvoir exerçait ainsi un contrôle étroit sur les activités religieuses mais était en même temps étroitement dépendant des forces du vodun  qui constituaient quasiment une religion d’État.
Mais la puissance du royaume était surtout fondée sur une stricte organisation militaire, qui permit au Danxomé de soumettre ses voisins et de se lancer dans la Traite atlantique. L’affirmation de la royauté coïncida en effet avec l’arrivée des négriers dans le golfe de Guinée. Dès lors, les souverains d’Abomey allaient consacrer leur effort à s’affranchir d’une part de la menace yoruba exercée par l’alafin  (roi) d’Oyo et d’autre part des intermédiaires côtiers de Ouidah, Allada et Porto-Novo afin de traiter directement avec les Européens. Ce furent Agadja le conquérant (1708-1732), l’un des fils d’Houegbadja, et ses successeurs, dont Ghézo (1818-1858), qui y parvinrent, transformant le Danxomé en un puissant royaume esclavagiste qui prospéra grâce aux ressources du commerce international.
Outre ses campagnes guerrières, Ghézo entreprit également avec succès une modernisation du royaume: la monarchie fut réorganisée grâce à l’amélioration des structures provinciales et à l’instauration d’une véritable administration fiscale; l’armée fut renforcée par la modernisation du matériel d’armement et l’institution d’un corps de soldats permanent (notamment celui, mythique, des Amazones). Enfin, Ghézo parvint également à négocier le tournant majeur que connut l’économie politique du royaume au milieu du XIXe siècle avec l’épuisement de la traite des esclaves. Peu à peu, l’exportation de l’huile de palme remplaça celle du «bois d’ébène», produisant de profondes mutations socio-économiques dans le royaume. À sa suite, Glélé (1858-1889) poursuivra cette œuvre de centralisation politique et de modernisation économique.
La rupture coloniale
La colonisation bouleversa profondément ce processus de modernisation conservatrice. Au terme d’une longue guerre de résistance, le roi Béhanzin (1889-1894), fils de Glélé, fut en effet déchu de son trône et le Dahomey placé sous protectorat français. S’appuyant sur les rivalités entre Abomey et le roi Toffa de Porto-Novo, la France conquit non sans difficulté le royaume rebelle et, en 1894, plaça à sa tête un nouveau souverain dont le nom semblait annoncer la mise en place d’une administration indirecte: Agoli Agbo, patronyme tiré d’une «phrase forte» (devise) signifiant «Prends garde Danxomé, le royaume d’Allada a trébuché mais n’est pas tombé grâce aux Français».
En fait, le territoire de l’actuel Bénin fut rapidement placé sous un régime d’administration directe qui révolutionna l’organisation de l’ancien État et produisit de nouvelles «autorités coutumières». En 1900, Agoli-Agbo, dont les pouvoirs avaient été considérablement érodés, fut destitué et la monarchie, abolie. À l’instar des autres pays de l’Afrique-Occidentale française (A.-O.F.), la colonie du Dahomey fut divisée en cercles et cantons, le royaume du Danxomé se réduisant au cercle d’Abomey. Concurrencés par les chefs de canton, qui constituèrent de véritables dynasties, les anciens monarques se virent alors marginalisés, confinés à un rôle honorifique. Servant par la suite de relais politique aux partis émergents, ils furent dans les années 1970 la cible d’une violente campagne de «lutte contre les forces féodales» menée par le régime révolutionnaire du général Kérékou. Considérablement affaiblies, les autorités coutumières profitèrent toutefois du processus de démocratisation lancé en 1990 pour revenir sur le devant de la scène publique à grand renfort de «tradition réinventée».
2. Le Dahomey, «quartier latin» et «enfant malade» de l’Afrique
Des lendemains de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1970, l’espace public du Dahomey se caractérisa par deux tendances principales que résument assez bien les stéréotypes d’«enfant malade» et de «quartier latin» de l’Afrique: d’un côté, une très forte instabilité institutionnelle marquée par d’incessants renversements de pouvoir, de l’autre, une relative permanence de l’élite politique, majoritairement composée des «évolués» qui firent la renommée du pays dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Une instabilité chronique
Après la conférence de Brazzaville en 1944, la vie politique s’organisa avec la mise en place de collèges électoraux qui envoyaient un député au Palais-Bourbon, puis deux élus à partir de 1951. Un système partisan s’instaura dans les années 1940-1950, structuré autour de trois grandes figures qui allaient se partager le pouvoir pendant plus de vingt ans: Sourou Migan Apithy, premier député de la colonie et fondateur du Parti républicain du Dahomey (P.R.D.); Hubert Maga, second élu à la Chambre, à la tête du Rassemblement démocratique dahoméen (R.D.D.); et Justin Tométhin Ahomadegbé, leader de l’Union démocratique dahoméenne (U.D.D.), section locale du Rassemblement démocratique africain (R.D.A.). Malgré les innombrables changements d’appellation et de vaines tentatives d’unification (épisode du Parti dahoméen de l’Unité, de 1960 à 1963), cette organisation tripartite perdura et contribua à une instabilité chronique: durant cette période s’instaura, en effet, un véritable jeu de chaises musicales où Hubert Maga, originaire du Nord, jouait des antagonismes entre les deux leaders sudistes pour s’allier successivement avec l’un ou l’autre, avant d’être à son tour renversé par une entente conjoncturelle de ces derniers. Ce cycle récurrent se terminait généralement par l’intervention de l’armée, qui finit par s’imposer comme principal arbitre du jeu factionnel. Après l’indépendance, en 1960, l’armée se politisa de plus en plus et s’autonomisa jusqu’à devenir l’acteur majeur du processus, imposant ses hommes liges (épisode Zinsou en 1968-1969) ou assumant seule le pouvoir (notamment en 1963, puis de 1965 à 1967 avec le général Soglo, en 1968 avec le putsch du commandant Kouandété et surtout en 1972 avec l’arrivée au pouvoir du colonel Mathieu Kérékou). «Enfant malade» de l’Afrique, le Dahomey connut ainsi, de 1960 à 1972, une douzaine de coups d’États (dont cinq réussis, en 1963, 1965, 1967, 1969 et 1972), une dizaine de présidents (six militaires et cinq civils) et changea cinq fois de Constitution.
Cette instabilité s’alimentait de rivalités «ethno-régionalistes» entre Hubert Maga, Sourou Migan Apithy et Justin Thométhin Ahomadegbé. Originaires respectivement du Nord (Borgou), du Sud-Ouest (Porto-Novo) et du Centre-Sud (Abomey), les trois leaders n’eurent de cesse d’exploiter les clivages historiques du pays, notamment la division Nord-Sud et les antagonismes ancestraux entre les royaumes d’Abomey, de Porto-Novo et les royautés bariba du Borgou. Sensibles dès les premières élections pluralistes des années 1950, ces stratégies de mobilisation se renforcèrent par la suite, donnant aux formations des trois leaders l’allure de «partis uniques régionaux»: l’U.D.D. (Ahomadegbé) obtenant l’essentiel de ses soutiens dans le Zou et le Centre-Sud; le P.R.D. (Apithy) dans l’Ouémé et la région côtière; le R.D.D. (Maga) dans les deux provinces du nord. L’implantation de ces partis ne reflétait, en vérité, qu’imparfaitement les clivages monarchiques précoloniaux, mais ces identifications politiques ethno-régionales ont profondément marqué la structuration de l’espace public dahoméen et indubitablement nourri l’instabilité institutionnelle.
Le monopole politique des «évolués»
Toutefois, sous le couvert de ces basculements d’alliances arbitrés par les militaires, le champ politique dahoméen est longtemps resté dominé par la même élite restreinte, symbolisée par la figure centrale de l’akowé («l’évolué»). De la fin des années 1940 au coup d’État de 1972, on observe, en effet, une monopolisation du pouvoir par les élites lettrées sudistes, issues des écoles catholiques, qui avaient profité de la colonisation pour supplanter les anciens groupes dominants.
Cette tendance s’inscrivait dans une trajectoire de longue durée, étroitement liée à l’implication du pays dans l’économie de la traite. Au XIXe siècle, en effet, nombre d’esclaves émancipés revinrent du Brésil pour s’établir sur la côte. Ces anciens captifs, qui, pour la plupart, avaient gardé le nom de leurs maîtres (d’Almeida, de Souza, Vieyra...), s’installèrent dans les villes de Ouidah, de Porto-Novo, de Grand-Popo où ils jouèrent un rôle stratégique d’intermédiaires auprès des Portugais pour le «commerce d’ébène». Ceux que l’on appelait les «Brésiliens» – Aguda  en langue vernaculaire – bénéficiaient d’un statut de «quasi-Blancs» et s’imposèrent comme un groupe important de la société dahoméenne sous les traits d’une bourgeoisie de négoce. La fin de la traite atlantique ne stoppa pas leur essor car les Aguda surent remarquablement bien négocier, dans les années 1840, le passage du «commerce d’ébène» à celui de l’huile de palme. Il convient toutefois de souligner que le développement de cette classe marchande brésilienne n’entraîna pas l’éviction des anciennes élites «autochtones», qui parvinrent à s’adapter à la nouvelle donne et à maintenir leur positions de pouvoir. On se trouvait plutôt dans une situation de dualité de l’élite dahoméenne.
La colonisation entraîna des bouleversements importants dans cette structure élitaire en provoquant la désintégration de la monarchie et en favorisant l’émergence d’un nouveau groupe dominant, celui des akowé. Au début, néanmoins, les «Brésiliens» surent tirer parti des nouvelles opportunités coloniales, en particulier de l’instruction dispensée dans les écoles missionnaires. Premiers lettrés du pays, les Aguda furent, jusqu’au début du XXe siècle, d’utiles collaborateurs pour l’administration française, mais leur position dominante déclina à mesure que l’instruction s’étendit à d’autres catégories sociales. Le colonisateur avait alors un besoin pressant d’auxiliaires indigènes pour gérer le pays, placé sous administration directe en 1900, après la destitution du roi Agoli-Agbo. En appui d’une chefferie réorganisée et largement «réinventée», l’on favorisa donc l’ascension de nouvelles élites autochtones instruites, les «évolués». Le mythe de l’akowé commença de supplanter celui de l’Aguda.
Il fallut néanmoins attendre l’après-Seconde Guerre mondiale pour que cette nouvelle configuration de l’élite se traduise dans le champ politique. Après avoir fait ses classes dans l’administration coloniale ou dans les «sociétés de presse» – qui furent les premiers vecteurs du mouvement nationaliste – les akowé profitèrent des réformes institutionnelles des années 1940-1950 pour s’affirmer sur le devant de la scène. L’élection de députés de l’A.-O.F. à l’Assemblée constituante de 1945 accéléra le processus de conquête du pouvoir par une nouvelle génération de cadres moyens qui allait dominer la vie politique dahoméenne pendant trente ans. Le système discriminatoire qui prévalait dans le «deuxième collège» regroupant les «autochtones» favorisa largement les «évolués» et contribua à façonner la structure de l’élite postcoloniale. Affaiblies et marginalisées par ces innovations politiques, l’aristocratie et la chefferie traditionnelle se virent cantonnées dans une fonction de mobilisation des votes en faveur des akowé.
Ceux-ci parvinrent, jusqu’au début des années 1970, à monopoliser la scène publique. Cette hégémonie socio-politique masquait toutefois des tensions croissantes qui finirent par éclater en 1972. Assez réduite au départ, la catégorie des «évolués»  allait s’élargir aux lendemains de l’indépendance grâce à la généralisation de l’instruction publique. Cela eut pour effet de nourrir les revendications des nouvelles élites instruites, dont la promotion était freinée par la mainmise des vieux politiciens qui se partageaient le pouvoir depuis les années 1950. Les rivalités entre générations grandissaient et se combinaient à la frustration des élites originaires des régions septentrionales, tenues à l’écart des réseaux de pouvoir économique et politique. Maga, Apithy et Ahomadegbé, tout à leur rivalité triangulaire, ne surent coopter à temps ces nouvelles élites montantes, issues de la classe moyenne. Celles-ci, estimant leurs possibilités d’ascension sociale bloquées par un système de rotation qui finit par s’institutionnaliser en un triumvirat en 1970, rallièrent les jeunes cadres de l’armée pour mettre à bas le régime des akowé. Dans un contexte de paralysie politique, de crise sociale et de scandale financier, ces mobilisations précipitèrent le coup d’État du 26 octobre 1972, qui porta au pouvoir Mathieu Kérékou.
3. Le régime révolutionnaire de Mathieu Kérékou
Pour nombre d’observateurs, cette nouvelle intervention de l’armée dans le jeu politique dahoméen s’inscrivait dans la continuité des précédentes. En fait, le régime révolutionnaire qui se mit en place en 1972 allait ouvrir une ère nouvelle, rompant avec les deux traits caractéristiques de la période précédente: l’hégémonie politique des «évolués» et l’instabilité institutionnelle chronique. Le régime instauré par Kérékou inaugura une longue période (17 ans) de stabilité relative, au cours de laquelle de nouvelles élites civiles et militaires allaient s’affirmer dans l’espace public.
Les aléas de la révolution
De 1972 à 1990, le régime de Kérékou connut toutefois des métamorphoses importantes, liées à l’évolution des luttes factionnelles: une brève période nationaliste (1972-1974); une phase de radicalisation et d’institutionnalisation du régime (de 1974 au début des années 1980); une phase «thermidorienne» d’ouverture où le pragmatisme semblait devoir l’emporter sur l’option socialiste (1982-1988), et enfin une situation de crise ouverte qui allait conduire à la chute du régime (1989-1990).
En 1974, sous l’influence de jeunes révolutionnaires – les «Ligueurs» – le gouvernement adopta le marxisme-léninisme comme idéologie officielle et engagea un vaste programme de «révolutionnarisation» de la société que devait symboliser le changement de nom du pays, devenu république populaire du Bénin en novembre 1975. Nationalisation de tous les secteurs de l’économie, réforme du système éducatif, mise en place de coopératives agricoles et de nouvelles structures d’administration locale (comités révolutionnaires locaux), interdiction des activités politiques et syndicales, lancement d’une violente campagne d’éradication des «forces féodales» (chefferies et religions traditionnelles): le pouvoir verrouillait toutes les activités et institutionnalisait la dictature avec la création, en 1975, du Parti de la révolution populaire du Bénin (P.R.P.B.), l’élection d’une Assemblée nationale révolutionnaire (A.N.R.) et l’adoption d’une nouvelle Loi fondamentale en 1977.
Le système répressif se maintint, mais la phase de radicalisme révolutionnaire ne dura pas longtemps. Au début des années 1980, en proie à une aggravation dramatique de la situation économique, le gouvernement reconsidéra, en 1982, sa stratégie d’étatisation et adopta, sous l’influence de jeunes technocrates, une série de réformes destinées à rationaliser le système. Des contacts furent même pris avec les institutions de Bretton Woods en prévision d’un plan d’ajustement structurel. Un nouveau type de discours émergea dès lors, reflétant l’ascension des nouveaux cadres intellectuels dans l’appareil d’État et l’échec de l’option socialiste. Cette orientation, au fond, ne fut guère plus qu’une rhétorique cimentant l’alliance entre «Ligueurs» et militaires et masquant un «laxisme-béninisme», par bien des points semblable aux autres régimes africains de parti unique.
Si son projet a échoué, le régime de Kérékou a toutefois bouleversé les rapports de force dans l’espace public: de nouvelles élites militaires et civiles se sont affirmées, mettant en cause la prééminence des akowé, et des «cadets sociaux» ont émergé sur le devant de la scène, ébranlant la position des anciens dominants. Les institutions révolutionnaires ont fourni à certaines catégories de la société, marginalisées auparavant en raison de leur statut social ou de leur origine géographique, l’occasion d’une revanche. Les paysans, par exemple, ont bénéficié d’une active politique de promotion économique et ont acquis une représentation nationale à l’A.N.R., qui leur réservait un quota de 84 sièges sur 336. Les élites nordistes ont pris également une importance croissante dans l’administration et dans les réseaux du P.R.P.B. Les «jeunes», surtout, ont profité de la révolution pour s’imposer comme catégorie autonome et comme acteurs politiques de premier plan.
Mais ces transformations sociologiques n’ont pas renversé les rapports d’hégémonie au point que l’on puisse parler de révolution sociale. Dans les villages, des «cadets sociaux» ont conquis des positions de pouvoir, mais ils sont rarement parvenus à s’émanciper des hiérarchies liées au lignage, à l’aînesse, à l’appartenance de caste ou au capital économique. Les populations des régions défavorisées (Borgou, Atakora, Zou-Nord) ont certes acquis des avantages, mais sans mettre en péril la position dominante des élites sudistes: de fait, le régime de Kérékou ne fut jamais un régime «nordiste», à la différence de celui d’Eyadema au Togo voisin. Le mythe de l’akowé, enfin, s’est érodé avec le développement de nouvelles trajectoires d’ascension sociale et la dénonciation constante des «intellectuels tarés», mais le pouvoir est vite redevenu le monopole des instruits. Incapable d’imposer son programme de «révolutionnarisation» aux paysans, aux prêtres féticheurs ou aux commerçants, le régime de Kérékou dut composer avec eux et nouer des compromis avec les anciennes élites dominantes. Ce fut là un des ressorts de sa longévité exceptionnelle.
Le Bénin, «État-entrepôt»
Cette stabilité reposait également sur une habile gestion du commerce international. Pendant dix-sept ans, en effet, le Bénin a tiré parti de la rente de situation d’une économie de transit, en particulier de sa dépendance vis-à-vis du Nigeria. Jouant depuis longtemps le rôle de port de transit pour les économies enclavées des pays du Sahel, Cotonou a vu ses activités de réexportation exploser dans les années 1970 en raison du boom pétrolier que connaissait son puissant voisin anglophone. Petit pays agricole sans ressources minières ni secteur secondaire, le Bénin a bâti son avantage comparatif sur les mesures de contingentement qui frappaient, au Nigeria, certains produits d’importation. Le Bénin devint l’un des principaux relais de celui-ci sur le marché international, approvisionnant Lagos en marchandises de toutes natures. Les relations commerciales entre les deux pays se renforcèrent, poussant le gouvernement Kérékou à adopter officiellement, dès 1973, une politique économique de réexportation. À la faveur des disparités monétaires et des différentiels de taxation douanière, le Bénin devint un véritable «État-entrepôt», retirant des bénéfices substantiels, non seulement en termes de finances publiques, mais aussi de stabilité sociale et politique. Outre que la contrebande garantissait l’approvisionnement des populations, les recettes de la réexportation autorisaient un paiement régulier des salaires et permettaient de huiler les rouages de la cooptation des élites. Le «contrat social» du régime de Kérékou était, de fait, largement fondé sur cette économie de transit qui lui permit de nouer des compromis avec les puissants réseaux sudistes du négoce, les petits acteurs du commerce informel, la paysannerie et surtout les couches moyennes urbaines.
Mais cet équilibre se rompit dans la seconde moitié des années 1980, quand le Bénin connut la plus grave crise financière de son histoire. À partir de 1985-1986, sous les effets conjugués de la chute des cours mondiaux et de la récession au Nigeria voisin, les indicateurs macro-économiques dégringolèrent: le taux de croissance, qui atteignait 5 p. 100 en moyenne de 1977 à 1980, baissa de moitié; les recettes publiques s’effondrèrent et les arriérés internes et externes s’accumulèrent (la part du service de la dette passa de 9 p. 100 des exportations en 1984 à 48 p. 100 en 1987). La crise fiscale et budgétaire se doublait, en outre, d’une crise bancaire sans précédent: en raison de malversations politiques (imputables notamment au marabout de Kérékou, Mamadou Cissé), les trois banques du pays se retrouvèrent, en 1988, en situation d’illiquidité, contraignant le pouvoir à décréter le gel des retraits. En 1989, le Trésor était en cessation de paiement et le régime en banqueroute totale, obligé de négocier avec le F.M.I. la mise en œuvre de réformes d’ajustement structurel. En vain.
4. Le «Renouveau démocratique» des années 1990
La Conférence nationale: l’expérience d’une transition réussie
Ajouté aux retards croissants dans le paiement des salaires, le «scandale des banques» déclencha une extraordinaire vague de mobilisation qui allait mettre à bas le pouvoir issu du coup d’État de 1972. Les étudiants et les enseignants furent les premiers à manifester leur mécontentement: en réponse aux mesures d’austérité annoncées par Mathieu Kérékou, ils s’engagèrent, en janvier 1989, dans un mouvement de grève illimitée, bientôt suivis par les autres secteurs de la fonction publique. Le mouvement se renforça encore avec l’engagement de l’Église catholique – très puissante dans le Sud-Bénin –, qui publia une lettre pastorale dénonçant les dérives du pouvoir. Les forces de l’ordre cachaient mal leur malaise et se divisaient quant à l’attitude à adopter vis-à-vis des opposants. L’ensemble du pays était paralysé.
Malgré les mesures d’apaisement prises par le gouvernement (règlement des arriérés de salaires, création d’une Commission des droits de l’homme, loi d’amnistie pour les prisonniers politiques, nomination d’un gouvernement d’ouverture), la protestation se radicalisa sous la double influence des syndicats nouvellement créés et du Parti communiste du Dahomey qui, depuis les années 1970, organisait la résistance dans la clandestinité. Les revendications corporatistes cédèrent alors rapidement le pas à une critique politique du régime. Face à la violence des protestations et à la pression des bailleurs de fonds, le pouvoir dut capituler: les 6 et 7 décembre 1989, les plus hautes instances du P.R.P.B. abandonnèrent officiellement la ligne marxiste-léniniste et annoncèrent la tenue d’une Conférence nationale devant donner lieu à la rédaction d’une nouvelle Constitution.
Cette conférence se tint à Cotonou du 19 au 28 février 1990, après une «guerre des quotas» entre le pouvoir et l’opposition sur la question du nombre de délégués devant représenter les «sensibilités politiques». Moment clé du processus béninois de démocratisation, la Conférence nationale s’imposa à travers tout le continent comme un modèle de transition pacifique. Loin des images idéalisées d’un forum de réconciliation nationale, elle connut d’âpres conflits qui faillirent dégénérer dans la violence. Mathieu Kérékou, en effet, concevait uniquement ces assises comme un mode de gestion de la crise qu’il avait déjà expérimenté en 1979. Mais cette option conservatrice fut très vite remise en cause par les participants qui, à l’instar des États généraux de la Révolution française, imposèrent la souveraineté des actes de la Conférence. Les quatre cent quatre-vingt-treize délégués suspendirent ainsi la Loi fondamentale de 1977 et instaurèrent le multipartisme intégral. Ils restreignirent considérablement les pouvoirs du chef de l’État (maintenu à son poste pour rassurer l’aile dure du régime) et mirent en place des institutions de transition: un organe législatif, le Haut Conseil de la République, et un poste de Premier ministre confié à Nicéphore Soglo, ancien administrateur de la Banque mondiale. Habilement présidée par Mgr De Souza, archevêque de Cotonou, la Conférence nationale jeta donc en une semaine les bases d’un nouvel ordre politique pluraliste. Celui-ci se consolida progressivement avec l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution en décembre 1990 et la tenue d’élections législatives et présidentielle en mars 1991 qui aboutirent à la victoire de Nicéphore Soglo sur Mathieu Kérékou, avec 67,73 p. 100 des suffrages.
Les dividendes de la libéralisation
Un fois élu, Nicéphore Soglo s’attela à un immense chantier de reconstruction du pays. Parmi les priorités du gouvernement figurait un rigoureux plan d’ajustement structurel dont les coûts sociaux firent vaciller la jeune démocratie béninoise. Il s’agissait pour la nouvelle équipe non seulement de redresser une économie exsangue, mais aussi de répondre aux attentes matérielles qui s’étaient exprimées dans le mouvement de 1989. Très rapidement, le pays se remit au travail et le gouvernement parvint, par la mise en œuvre de mesures drastiques, à assainir les finances publiques: augmentation de 232 p. 100 des recettes budgétaires entre 1989 et 1995; amélioration sensible du solde primaire, qui redevint positif en 1991; remboursement de la quasi-totalité des dettes intérieures et des arriérés de salaires... Avec l’appui des bailleurs de fonds, le secteur bancaire sinistré fut restructuré, les infrastructures modernisées et la croissance revint: de 1 p. 100 en 1989, le taux d’accroissement du P.I.B. augmenta de 4 p. 100 en termes réels sur la période 1990-1994, atteignant en 1995 un chiffre deux fois supérieur au taux de croissance démographique (6,2 p. 100). Le taux d’investissement s’éleva régulièrement pour atteindre 20 p. 100 en 1995, tandis que le déficit était contenu en dessous de 10 p. 100. Jusqu’à la dévaluation du franc CFA en 1994, l’inflation fut également maîtrisée. En termes macro-économiques, l’ajustement fut donc un succès indéniable.
Mais il convient de souligner que cette réussite de l’équipe Soglo a tout juste permis à l’économie béninoise de retrouver son niveau des années 1970 et qu’elle fut conditionnée par trois facteurs conjoncturels: l’injection massive de l’aide extérieure (passée de 900 millions de francs français en 1988 à 2 milliards de francs français en 1994); la hausse des cours du coton, qui est devenu la première source de devises du pays avec un triplement des récoltes en cinq ans (100 000 t en 1990, 300 000 t en 1995); les crises politiques nigériane et togolaise, qui ont réorienté le trafic maritime vers le port de Cotonou. Malgré les réformes entreprises, le Bénin est resté très sensible aux variations de la conjoncture extérieure car il a conservé sa fonction d’«État-entrepôt». Enfin, la mise en œuvre du plan d’ajustement structurel s’est traduite par une explosion du chômage et de la précarité sociale qui ont incontestablement pesé dans l’appréciation des électeurs.
Les paradoxes de la consolidation démocratique
En mars 1996, en effet, le second scrutin présidentiel du «Renouveau démocratique» enregistrait la défaite de Nicéphore Soglo et le retour au pouvoir du général Kérékou. Accusé de népotisme, de clientélisme et d’autoritarisme dans sa pratique du pouvoir, Nicéphore Soglo n’a pas su capitaliser les bénéfices des réformes engagées, tandis que son adversaire, surnommé le Caméléon, s’attribuait la paternité du processus démocratique et accréditait l’idée qu’il avait changé au contact des saintes Écritures. Utilisant un registre populiste et nationaliste, il recueillit 52,49 p. 100 des suffrages avec le soutien des partis nordistes (notamment le Fard-Alafia) et l’appui d’une partie de l’élite sudiste, déçue par le clan Soglo.
Paradoxalement, loin de marquer un coup d’arrêt au processus de démocratisation, la réélection de l’ex-dictateur a constitué une étape supplémentaire de la consolidation du pluralisme. À l’opposé des craintes manifestées par les observateurs extérieurs, la «remontée du caméléon en haut de l’arbre» a été vécue au Bénin comme un signe de réconciliation et de maturité politique. Accréditée par une Cour constitutionnelle qui est parvenue en quelques années à s’imposer comme véritable contre-pouvoir, cette victoire fut un indice d’adhésion aux procédures électorales et d’enracinement des institutions pluralistes. Elle prouvait que les acteurs politiques acceptaient de se soumettre à l’incertitude de la règle majoritaire et que l’alternance pacifique était désormais possible sans que soient remis en question les fondements du Renouveau démocratique.
Sur le fond, ce retour au pouvoir des anciens dirigeants révélait également que la démocratisation n’avait pas produit de rupture majeure dans la trajectoire historique de l’État béninois, ni bouleversé la structure élitaire. Le changement de régime en 1990-1991 semblait pourtant annoncer un basculement des rapports de pouvoir au profit des élites lettrées qui dominaient la scène publique dans les années 1960. Au sein de la Conférence nationale, au Parlement ou dans les arènes politiques locales, les «évolués» semblaient prendre leur revanche sur les catégories sociales promues par la révolution. Mais les nouveaux akowé ont dû rapidement composer d’une part avec les représentants de celles-ci, qui ont réussi, dans bien des cas, à se maintenir en place, et d’autre part avec les autorités traditionnelles, qui ont également profité de la libéralisation pour se repositionner dans le champ politique. La consolidation du Renouveau démocratique s’est ainsi opérée sur le mode de la révolution passive, par assimilation réciproque des élites anciennes et nouvelles.





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